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Monde "Les principaux dirigeants libanais ne semblent pas encore avoir intégré la gravité de la crise"

10:47  17 juillet  2021
10:47  17 juillet  2021 Source:   parismatch.com

Dans un Liban en ruine, le Festival de Baalbek "défie les ténèbres"

  Dans un Liban en ruine, le Festival de Baalbek Mêlant jazz, rap, hip-hop, musique électro et rock indé, le prestigieux Festival de Baalbek s'est tenu en ligne vendredi soir pour "défier les ténèbres" au Liban, se donnant pour mission de soutenir la jeune génération d'artistes dans ce pays en crise. Au programme de cette soirée virtuelle, retransmise par les chaînes de télévision libanaises et sur les réseaux sociaux, une série de dix performances d'environ huit minutes, toutes filmées en juin par des réalisateurs libanais sur plusieurs sites archéologiques romains à travers la plaine de la Bekaa (est).

Jeudi, le Premier ministre désigné Saad Hariri a renoncé à constituer un gouvernement, au bout de huit mois de tractations infructueuses, alors que le pays est en proie à une crise socio-économique sans précédent. Karim Bitar, directeur de l’Institut des sciences politiques à l’université Saint-Joseph de Beyrouth et chercheur rattaché à l’IRIS, revient pour Paris Match sur cette situation.

Michel Aoun, Saad Hariri © Dalati Nohra / Handout / Reuters Michel Aoun, Saad Hariri

Paris Match. Saad Hariri a renoncé à constituer un gouvernement, au bout de huit mois de tractations infructueuses. Quelle est la conséquence immédiate de cette décision ?

Liban: le Premier ministre désigné Saad Hariri jette l'éponge

  Liban: le Premier ministre désigné Saad Hariri jette l'éponge Moins de 10 mois après sa nomination, le Premier ministre libanais Saad Hariri a démissionné le 15 juillet faute d'accord avec le président Michel Aoun. Le Premier ministre désigné au Liban Saad Hariri a annoncé le 15 juillet qu'il renonçait à former un gouvernement près de neuf mois après avoir été nommé et au moment où le pays est confronté à la pire crise socio-économique de son histoire. Saad Hariri avait été désigné Premier ministre en octobre 2020 et devait mettre en place une équipe censée lancer des réformes indispensables pour débloquer notamment des aides internationales cruciales.

Karim Bitar. Il s’agit d’une démoralisation croissante de la population libanaise, non pas à cause de la démission de Hariri elle-même mais parce que les Libanais sont proprement effarés de voir qu’alors que le pays travers la pire crise socio-économique de son histoire, le président de la République et le Premier ministre désigné ont gaspillé neuf mois dans des tergiversations et marchandages stériles, tentant de voir quel ministre de quelle communauté pourrait intégrer le gouvernement... tout cela alors que tous les indicateurs montrent que la situation est véritablement intenable : selon les études de la Banque mondiale et des Nations uniques, plus de 55% des Libanais vivent aujourd’hui sous le seuil de pauvreté. Selon le rapport de l’Unicef, 30% des enfants se sont couchés sans avoir dîné, doivent sauter des repas depuis près de six mois. La combinaison d’une récession économique très forte, d’une dévaluation de la livre libanaise et d’une hyperinflation créé un cocktail explosif qui pourrait aboutir à des incidents sécuritaires et une déstabilisation du pays.

Liban-Hariri renonce à former un gouvernement, la crise s'aggrave

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Pourtant, les principaux dirigeants ne semblent pas encore avoir intégré la gravité de la crise. Il y a de telles inégalités sociales au Liban qu’une petite partie de la population de privilégiés, et encore plus les membres de la classe politique, vivent dans une bulle et ont laissé les questions d’égo, de rivalité personnelle prédominer sur l’intérêt national. Les conséquences de cette démission seront probablement une vacance institutionnelle qui pourrait durer jusqu’aux élections législatives prévues en mai 2022 : on voit mal aujourd’hui une autre personnalité sunnite que Saad Hariri accepter de former un gouvernement dans les circonstance actuelles.

Nous risquons également d’assister, dans les mois qui viennent, à un jeu malsain des forces politiques sur la fibre communautaire. Au Liban, le communautarisme est un peu le dernier refuge des hommes politiques qui se sont montrés incapables de résoudre la crise politique et économique, donc on va probablement jouer sur les peurs et les angoisses existentielles des communautés. Saad Hariri va chercher à se présenter comme le dépositaire de la légitimité sunnite tandis que le courant du président Michel Aoun va se présenter en défenseur des droits des chrétiens. Ils vont tenter d’utiliser cette carte mais les Libanais sont de moins en moins prêts à accepter ce genre de discours car ils ont compris que l’urgence était sociale et économique, de moins en moins d’entre eux succombent à ces politiques traditionnelles libanaises, les politiques de la peur, qui consistent à mobiliser selon des sensibilités confessionnelles exacerbées.

La France organisera une nouvelle une conférence internationale sur le Liban le 4 août

  La France organisera une nouvelle une conférence internationale sur le Liban le 4 août Emmanuel Macron organisera le 4 août prochain une nouvelle conférence internationale sur le Liban, confronté à la pire crise socio-économique de son histoire. Le président français Emmanuel Macron organisera le 4 août prochain une nouvelle conférence internationale sur le Liban, confronté à la pire crise socio-économique de son histoire, a annoncé vendredi 16 juillet le ministre français des Affaires étrangères.Lire aussi : Liban.

Manifestation à Beyrouth après l'annonce de Saad Hariri, le 15 juillet 2021. © Mohamed Azakir / Reuters © Fournis par Paris Match Manifestation à Beyrouth après l'annonce de Saad Hariri, le 15 juillet 2021. © Mohamed Azakir / Reuters

Ces tractations politiques –Saad Hariri avait succédé… à Saad Hariri, qui avait démissionné un an auparavant– semblent très éloignées de l’urgence économique que l’on voit actuellement.

Absolument. Le simple fait que Saad Hariri ait été désigné pour former un gouvernement un an après qu’un peuple tout entier se soit révolté pour faire tomber un autre gouvernement qu’il dirigeait était en soi assez choquant. Pendant les neuf mois où il a été en charge de former ce gouvernement, il n’a pas véritablement présenté la moindre initiative politique réformatrice, il a fait énormément de voyages dans différents pays étrangers (Turquie, Egypte, France…) pour essayer d’obtenir un soutien politique sans véritablement s’adresser au peuple libanais qui se trouve toujours dans une situation d’énorme précarité.

L’une des raisons du blocage actuel, au-delà des incompatibilités d’humeurs et des problèmes de personnalité entre le président et Saad Hariri, est liée aux politiques régionales : Saad Hariri était historiquement un proche, un protégé de l’Arabie saoudite mais depuis deux ou trois ans, l’Arabie saoudite est en froid avec lui car elle lui reproche d’avoir fait preuve de beaucoup trop de complaisance envers le Hezbollah et aurait aimé qu’il adopte des politiques beaucoup plus tranchées et fermes contre le Hezbollah. Certains estiment que le Hezbollah préfère attendre l’issue des négociations américano-iraniennes sur le nucléaire avant de lâcher du lest sur la scène libanaise. Le Hezbollah étant une des cartes maîtresses dont dispose le régime iranien au Moyen-Orient, le régime iranien attend peut-être le moment le plus propice pour utiliser cette carte là dans le cadre d’un marchandage géopolitique plus large avec les États-Unis et l’Arabie saoudite.

La France organisera une nouvelle une conférence internationale sur le Liban le 4 août

  La France organisera une nouvelle une conférence internationale sur le Liban le 4 août Le président français Emmanuel Macron organisera le 4 août prochain une nouvelle conférence internationale sur le Liban, confronté à la pire crise socio-économique de son histoire, a annoncé vendredi le ministre français des Affaires étrangères.Cette conférence, qui se tiendra avec l'appui des Nations unies un an exactement après l'explosion du port de Beyrouth qui a dévasté la capitale libanaise, est "destinée à répondre aux besoins des Libanais dont la situation se détériore chaque jour", sur fond d'interminable crise politique.


Vidéo: Crise au Liban: la France et les États-Unis veulent «agir ensemble pour faire pression» (Le Figaro)

"La dette libanaise est proprement insoutenable"

La situation économique au Liban est catastrophique : on a dépassé la barre des 21 000 livres libanaises pour un dollar.

La livre libanaise a perdu 95% de sa valeur, des politiques délibérées de dévaluation sont en place et profitent à quelques actionnaires de grandes banques qui voient ainsi leurs dettes fondre comme neige au soleil mais cette dévaluation et l’hyperinflation aggravent considérablement la situation des Libanais les plus précaires. On assiste par ailleurs à une série de pénuries. L’essence, premièrement : il y a des queues parfois de deux, trois heures devant les stations pour faire le plein. Encore plus grave, une pénurie de médicaments a conduit les pharmaciens à se mettre en grève. Plusieurs médicaments contre des maladies de longue durée sont totalement en rupture de stock.

La dette libanaise est proprement insoutenable. Au début de la révolution en octobre 2019, la dette dépassait les 175% du produit intérieur brut, sans même parler des pertes financières du secteur bancaire, qui s’élèvent selon les économistes à environ 84 milliards de dollars. La Banque mondiale a estimé que cette crise libanaise est l’une des trois pires crises connues par le monde entier depuis 1850, c’est inédit dans l’histoire du Liban. En terme d’hyperinflation, le pays est en train de suivre le scénario du Venezuela ou du Zimbabwe et en l’absence de confiance des citoyens en leurs élites politiques et économiques, la situation pourrait encore s’aggraver et une étude publiée par une banque américaine indique qu’on pourrait avoir un dollar avec un taux de livres libanaises à six chiffres.

Le Liban en chute libre à l'approche d'une nouvelle conférence d'aide

  Le Liban en chute libre à l'approche d'une nouvelle conférence d'aide Le Liban s'est réveillé vendredi avec la crainte d'une énième détérioration de sa situation au lendemain du renoncement du Premier ministre désigné Saad Hariri à former un nouveau gouvernement, et à quelques semaines d'une nouvelle conférence d'aide internationale parrainée par la France.Le retrait de M. Hariri, neuf mois après sa désignation, intervient en pleine crise économique, qualifiée par la Banque mondiale comme l'une des pires de l'histoire depuis 1850.

À lire :«Les Libanais n'accepteront plus de simples réformes cosmétiques»

Emmanuel Macron a annoncé l’organisation d’une conférence internationale à Paris, le 4 août…

C’est une initiative bienvenue, ainsi que toutes les pressions internationales : beaucoup de Libanais estiment aujourd’hui que le seul langage que cette oligarchie politique et financière qui gouverne le Liban comprenne est celui des sanctions. Beaucoup de Libanais appellent la communauté internationale, en particulier la France et l’Union européenne, à geler les avoirs douteux de toute cette classe politique, de les interdire d’accès au territoire européen, de se montrer beaucoup plus ferme envers ceux qui organisent ce blocage politique et qui appartiennent aux deux bords de l’échiquier politique libanais. Pour que ces sanctions soient efficaces, il faut qu’elles visent les deux bords de l’échiquier politique, qu'elles soient véritablement sévères, qu’elles leur fassent mal au portefeuille, qu’elles les délégitimisent et les privent d’oxygène à quelques mois des élections législatives.

"Un an après l'explosion du port de Beyrouth, l'enquête patine"

Cette crise sociale et économique s’inscrit en pleine pandémie de Covid-19. Comment le Liban affronte-t-il la pandémie ?

Le Liban a été frappé assez durement comme la plupart des pays de la région mais la campagne de vaccination mise en place s’est relativement bien déroulée, précisément car elle n’tait pas gérée par cette classe politique libanaise incompétente mais par une plateforme électronique mise en place par quelques fonctionnaires honnêtes et par de jeunes spécialistes de l’informatique, qui ont réussi à mettre en place Impact (Inter-Ministerial and Municipal Platform for Assessment, Coordination and Tracking) qui a réussi à empêcher l’usage clientéliste que les les politiques traditionnels auraient pu faire de la distribution des vaccins. La campagne de vaccination s’est bien déroulée, les chiffres sont en baisse même si, avec le variant Delta, il pourrait y avoir de nouveau une montée du coronavirus dans les mois qui viennent.

Comment un «réseau postal intégré» représente du croonisme dans son pire

 Comment un «réseau postal intégré» représente du croonisme dans son pire pour la première fois depuis 2006, Congrès apparaît sérieux sur la réforme du service postal des États-Unis (USPS). Avec la loi sur la réforme du service postal de 2021 introduit à la Chambre et au Sénat, il semble que quelque chose puisse être fait. Le bureau de la responsabilisation gouvernementale des États-Unis exhorte depuis 2009 pour transformer véritablement cette agence gouvernementale en péril fiscalement en péril.

L’explosion du port de Beyrouth, qui avait aux yeux de beaucoup été révélatrice des problèmes de corruption, a eu lieu il y a près d’un an. Quel espoir pour les Libanais désormais ?

Il s’agissait de la plus grande explosion non-nucléaire de l’histoire de l’humanité –la troisième après Hiroshima et Nagasaki. Elle a fait le plus de dégâts et a été la plus spectaculaire. Malgré ce fait, alors que le gouvernement avait promis de diligenter une enquête et de révéler en cinq jours les responsabilités, on se retrouve un an plus tard face à une enquête qui patine : le juge en charge de cette enquête a demandé à entendre un certain nombre de personnalités politiques et sécuritaires mais elles refusent en faisant jouer une immunité parlementaire ou accordée par leur fonction. À ce jour, le Parlement libanais n’a pas encore levé ces immunités. Il semble y avoir une volonté de bloquer cette enquête, d’empêcher le juge de parvenir à faire la pleine lumière, à révéler la vérité car il y a une responsabilité très lourde et partagée par la classe politique, qui avait été avertie de la présence d’un énorme stock de nitrate d’ammonium, laissé sans surveillance. Malgré les multiples alertes avant l’explosion, aucune figure politique ou sécuritaire ne s’était mobilisée pour régler ce problème.

Aujourd’hui, les familles des victimes et une très large part de la société libanaise exigent la reddition de comptes, la levée de ces immunités parlementaires afin que l’enquête puisse suivre son cours et ne finisse pas –comme beaucoup d’enquêtes dans l’histoire du Liban– dans une impasse totale.

Liban : Najib Mikati a été désigné pour former un nouveau gouvernement .
Najib Mikati, ex-Premier ministre, a été chargé lundi 26 juillet de former un nouveau gouvernement, dans le cadre de la crise vécue par le Liban.Lors de consultations parlementaires contraignantes menées par le président Michel Aoun, Najib Mikati, 65 ans, a reçu l'appui de 72 parlementaires, tandis que 42 députés se sont abstenus de le nommer.

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C'est intéressant!