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Monde Sous-marins australiens: Biden a-t-il vraiment agi "à la Trump"?

21:00  16 septembre  2021
21:00  16 septembre  2021 Source:   huffingtonpost.fr

Contrat de sous-marins australiens. « Grande déception » du français Naval Group

  Contrat de sous-marins australiens. « Grande déception » du français Naval Group La décision de l'Australie de se doter de sous-marins à propulsion nucléaire en partenariat avec les Etats-Unis et le Royaume-Uni constitue une « grande déception » pour Naval Group. Le Premier ministre australien Scott Morrison a annoncé mercredi que son pays allait se doter de sous-marins à propulsion nucléaire dans le cadre d'un nouveau partenariat dans la région indo-pacifique de concert avec les Etats-Unis et le Royaume-Uni.

Après que Joe Biden et les États-Unis ont obtenu le nouveau contrat avec l'Australie pour construire des sous-marins nucléaires, la France a dénoncé une manœuvre digne de Donald Trump. © Fournis par Le Huffington Post Après que Joe Biden et les États-Unis ont obtenu le nouveau contrat avec l'Australie pour construire des sous-marins nucléaires, la France a dénoncé une manœuvre digne de Donald Trump.

RELATIONS INTERNATIONALES - Une décision ”à la Trump”. Ce jeudi 16 septembre, le ministre français des Affaires étrangères Jean-Yves Le Drian a utilisé des termes pour le moins explicites au moment de commenter la décision de l’Australie de rompre un contrat géant passé avec la France en 2016 et portant sur la construction de douze sous-marins. Lequel a été remplacé par un autre accord plus large, avec les États-Unis et le Royaume-Uni cette fois.

L’Australie rompt un contrat de 56 milliards d’euros de sous-marins français

  L’Australie rompt un contrat de 56 milliards d’euros de sous-marins français L’Australie va finalement former un partenariat de sécurité avec les Etats-Unis et le Royaume-Uni dans la zone indo-pacifique, torpillant d’office le « contrat du siècle » conclu en 2016 avec la France. « La décision que nous avons prise de ne pas continuer avec les sous-marins de classe Attack et de prendre un autre chemin n’est pas un changement d’avis, c’est un changement de besoin », a déclaré Scott Morrison.

Mais la colère de Jean-Yves Le Drian ne visait pas tant les Australiens, que l’Amérique de Joe Biden, qui a annoncé triomphalement la signature d’un vaste partenariat de sécurité avec l’Australie et le Royaume-Uni dans la zone indo-pacifique. ”Ça ne se fait pas, entre alliés”, a lancé le locataire du Quai d’Orsay, échaudé par les années de négociations ainsi tombées à l’eau.

Après que Joe Biden et les États-Unis ont obtenu le nouveau contrat avec l'Australie pour construire des sous-marins nucléaires, la France a dénoncé une manœuvre digne de Donald Trump. © TOM BRENNER / Reuters Après que Joe Biden et les États-Unis ont obtenu le nouveau contrat avec l'Australie pour construire des sous-marins nucléaires, la France a dénoncé une manœuvre digne de Donald Trump.

“Cette décision unilatérale, brutale, imprévisible ressemble beaucoup à ce que faisait monsieur Trump”, a finalement ajouté le ministre sur franceinfo, dans un parallèle qui risque fort de déplaire outre-Atlantique tant Joe Biden tente de se distinguer de son prédécesseur à la Maison Blanche. Mais n’en déplaise au démocrate, la partition trumpiste tricolore s’est joué en duo puisque la ministre des Armées Florence Parly est allée dans le même sens que son confrère en déclarant notamment: “Nous sommes lucides sur la manière dont les États-Unis considèrent leurs alliés et leurs partenaires.”

Sous-marins : l'Australie dit avoir prévenu la France d'une possible annulation de la commande

  Sous-marins : l'Australie dit avoir prévenu la France d'une possible annulation de la commande La France avait été informée dès le mois de juin de la possible annulation du contrat portant sur la livraison de sous-marins français, a affirmé vendredi Scott Morrison, le Premier ministre australien. Le Premier ministre australien Scott Morrison a déclaré, vendredi 17 septembre, avoir évoqué la possibilité que l'Australie annule la commande de sous-marins français lors de discussions avec le président français, Emmanuel Macron, en juin. LaLe Premier ministre australien Scott Morrison a déclaré, vendredi 17 septembre, avoir évoqué la possibilité que l'Australie annule la commande de sous-marins français lors de discussions avec le président français, Emmanuel Macron, en juin.

Un revirement venu d’Australie

Mais ce “coup dans le dos” de la part des Américains, comme l’a qualifié le ministre des Affaires étrangères, symbolise-t-il vraiment le style Joe Biden en matière internationale? Faut-il réellement s’attendre, après la crise Afghane, à ce que l’ancien vice-président de Barack Obama impose un style diplomatique proche de celui du “America First” (l’Amérique en premier) cher à Donald Trump?

Parmi les éléments qui accréditent cette thèse aux yeux de Jean-Yves Le Drian, on retrouve notamment une critique: celle de la manière dont Joe Biden a mis en scène l’annonce de l’accord. “On apprend brutalement, par une déclaration du président Biden, que le contrat qui était passé entre les Australiens et la France s’arrête, et que les États-Unis vont proposer aux Australiens une offre nucléaire dont on ne connaît pas le contenu.”

Un élément qui doit être nuancé d’emblée. Comme le rapportent nos confrères de France Télévisions, dès le mois de juin dernier, à l’occasion d’une visite à l’Élysée, le Premier ministre australien Scott Morrison avait déjà averti les autorités françaises que l’évolution de la situation depuis la signature franco-australienne de 2016 ne lui convenait pas. La facture avait pratiquement doublé pour les Australiens (d’environ 30 milliards d’euros à 56, ndlr) par rapport au contrat passé à l’origine, tant et si bien que le chef de gouvernement avait donné “jusqu’à septembre” aux entreprises françaises pour faire une nouvelle proposition. Sans attendre de réponse,  Canberra avait commencé à plancher sur une alternative à une éventuelle nouvelle proposition tricolore.

Sous-marins : l'Australie assure avoir eu de "profondes et sérieuses réserves"

  Sous-marins : l'Australie assure avoir eu de Le Premier ministre australien a tenté de justifier dimanche la rupture du "contrat siècle" avec la France. Selon Scott Morrison, les autorités du pays ont eu de "profondes et graves réserves" concernant les sous-marins fournis par Paris. C'est une explication qui devrait ajouter encore un peu plus à l'agacement français. Le Premier ministre australien Scott Morrison a déclaré dimanche 19 septembre que le gouvernement français savait que Canberra avait de "profondes et graves réserves" concernant les sous-marins français, avant que l'accord d'achat ne soit rompu la semaine dernière.

Une option qui a donc été apportée par les Américains et les Britanniques, avec à la clé des sous-marins nucléaires que ne proposaient pas les Français. “Pour se préparer aux nouvelles difficultés de notre époque, et pour assurer la sécurité et la stabilité de notre région, il fallait que nous emmenions nos partenariats et nos alliances à un autre niveau”, s’est d’ailleurs justifié Scott Morrison.

En ce sens, l’Australie a pu voir l’envolée des coûts comme un bon moyen de se rapprocher d’une puissance autrement plus importante que la France tout en se dégageant d’un contrat encombrant. Dès lors, dans ce théâtre international, Joe Biden transparaît plus comme le partenaire opportuniste que celui qui œuvrerait en secret dans les coulisses de la géopolitique mondiale.

Des intérêts supérieurs pour Biden

En outre, dans sa manœuvre australienne, Joe Biden a aussi réussi à se rapprocher des Britanniques, qu’il a entraînés avec lui dans le nouvel accord indo-pacifique. Un coup important dans la lutte à distance qui oppose les Américains et les Chinois sur cette zone du globe. En ce sens, Joe Biden a peut-être entamé son capital confiance et sympathie avec l’Union européenne et la France, mais il a avancé des pions dans une zone qui demeure le point focal assumé de sa stratégie internationale depuis le début de son mandat. Un tour de force réussi sans même avoir à évoquer une situation de conflit avec les Chinois alors que le président américain souhaite -officiellement en tout cas- rester sur le domaine de l’influence et surtout pas jouer sur le terrain belliqueux.

Après le choc des sous-marins australiens, quel avenir pour la France en Indo-Pacifique?

  Après le choc des sous-marins australiens, quel avenir pour la France en Indo-Pacifique? Ejectée par Canberra au profit d’une alliance avec Washington et Londres, la France garde des alliés fidèles dans la région, comme l’Inde. Pour rebondir, il faudra à la fois les cajoler et en conquérir d’autres. C’était il y a trois ans. Une éternité, ou presque. Le 2 mai 2018, sur la base navale australienne de Garden Island à Sydney, Emmanuel Macron dévoilait la nouvelle stratégie française dans l’Indo-Pacifique. Campé devant un des hélicoptères militaires Tigre vendus par Airbus à l’Australie, le président français appelait à la création d’un axe Paris-Delhi-Canberra pour contrer l’expansionnisme chinois dans la zone.

“C’est bien la zone Indo-Pacifique, la mer de Chine, qui est la source de tous les intérêts” des Américains, confirme sur Europe 1 le chercheur Jean-Éric Branaa, spécialiste des États-Unis, qui ajoute que dans ce jeu-là, “les Européens (comprendre l’UE, ndlr) sont laissés de côté”. L’universitaire rappelle d’ailleurs qu’au moment de la chute de Kaboul, la vice-présidente des États-Unis Kamala Harris n’avait pas les yeux rivés sur l’Afghanistan, mais se trouvait en mer de Chine, à multiplier les déplacements (Vietnam, Singapour...).

Avec l’AUKUS (c’est le nom de l’alliance américano-australo-britannique), les Américains disposeront désormais de fait d’une force d’influence considérable et d’un équipement de qualité en mer de Chine et au-delà. “Nous sommes tous les trois conscients de la nécessité de garantir la paix et la stabilité dans la région indo-pacifique sur le long terme”, a déclaré Joe Biden (sans faire mention de Pékin). Au point de partager, pour la première fois depuis 1958, une technologie nucléaire avec son allié australien.

La déception française, un moindre mal

Il n’en reste pas moins, d’un point de vue français, que Paris subit un lourd revers avec cette prise d’initiative américaine. “Aujourd’hui, notre position est d’une grande fermeté, d’une incompréhension totale et une demande d’explication et de clarification de la part des uns et des autres”, a déclaré Jean-Yves Le Drian. Et ce alors que la Maison Blanche assure avoir discuté avec la France avant de faire son annonce,ce que Paris dément. Sans doute le ministre français espère-t-il encore sauver quelques contrats avec l’Australie, au-delà de la seule question des sous-marins, et peut-être attend-il un geste de la part des État-Unis, qui pourraient vouloir se rattraper après avoir subtilisé le contrat?

Sous-marins australiens : cinq jours de crise diplomatique et de piques acides entre alliés

  Sous-marins australiens : cinq jours de crise diplomatique et de piques acides entre alliés Depuis l’annonce de la rupture du « contrat du siècle », jeudi dernier, la France ne décolère pas contre ses alliés australiens, américains et britanniques. La crise diplomatique s’installe.Critiques cinglantes du ministre français des Affaires étrangères, rappel d’ambassadeurs, annulation de rencontres entre ministres, échange à venir entre Emmanuel Macron et Joe Biden… Chaque jour apporte son lot de nouvelles réactions et de représailles. « L’Obs » fait le point sur cette crise diplomatique.

Pour Jean-Éric Branaa, les Français devront plus probablement manger leur chapeau et se mettre en quête de nouveaux contrats, les États-Unis avançant comme bien souvent à leur rythme, dicté par leurs intérêts propres. “Une méfiance un peu plus grosse s’installe” entre la France et les États-Unis, estime le chercheur, mais rien n’assure que ces derniers chercheront particulièrement à renouer des liens avec la France, préférant laissant le temps calmer leur partenaire historique. “Les Américains ont souvent fait peu de cas de ces coups de colère et ils avancent selon leurs propres intérêts”, décrit le chercheur. En revanche, et au contraire du “America First” de Donald Trump, Joe Biden, lui, a tenu dans ce dossier à flatter ses vieux alliés anglophones. C’est simplement la realpolitik qui l’a emporté sur les intérêts français.

D’autant qu’avec la Polynésie française, Wallis-et-Futuna ou la Nouvelle-Calédonie, la France demeurera quoi qu’il arrive une puissance occidentale qui compte dans le Pacifique. Et un allié de fait des États-Unis, en dépit de la brouille du moment. “La France est un partenaire-clé et un allié majeur pour renforcer la sécurité et la prospérité de la région”, avait d’ailleurs déclaré plus tôt dans la journée de mercredi Joe Biden.

Comme un symbole, l’ambassadeur de France à New York Philippe Étienne a toutefois noté un parallèle amusant: il y a 240 ans, sur le territoire américain, c’est la marine française qui avait mis les Britanniques en déroute et permis aux États-Unis de s’émanciper jusqu’à gagner leur indépendance. Aujourd’hui, les rôles sont inversés, et les anciens protégés et adversaires de la France sont désormais alliés à ses dépens. Pour le bénéfice de l’Amérique, encore une fois.

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  Sous-marins : la tenue d’un conseil UE-USA sur les technologies menacée La crise diplomatique des sous-marins entre la France et les États-Unis assombrit la tenue d'un nouveau conseil américano-européen sur les technologies.« Une date avait été prévue la semaine prochaine pour la première réunion du Conseil commun du commerce et de la technologie (EU-US Trade and Technology Council, TTC). Nous analysons l'impact de [l'accord militaire entre Washington, Londres et Canberra] Aukus sur cette date », a déclaré le porte-parole de la Commission européenne, Eric Mamer.

À voir également sur le HuffPost: Biden a eu un peu de mal au moment de remercier le premier ministre australien

La crise des sous-marins vue de Chine .
À quel moment le gouvernement australien a-t-il décidé d'abandonner sa commande de sous-marins français et de se tourner vers des modèles américains? Il est évident que la négociation entre Canberra et Washington avait commencé sous l'administration Trump. Les pourparlers secrets sur ce contrat ont, semble-t-il, duré près de dix-huit mois. Le Premier ministre Scott Morrison savait donc parfaitement que son pays allait choisir les sous-marins américains lorsqu'il s'est rendu en France pour rencontrer Emmanuel Macron. Les deux hommes venaient de participer à un sommet du G20, à Carbis Bay, au sud-ouest de l'Angleterre.

usr: 7
C'est intéressant!